« Les vices privés font la prospérité publique ». Les erreurs paradigmatiques fondatrices des sciences économiques modernes

« ON A CONFIÉ LE DESTIN DU MONDE AUX PERVERS »

Dany-Robert DUFOUR est philosophe. Il est d’auteur de nombreux livres parmi lesquels on peut retrouver : « L’individu qui vient » et « Le divin marché ». 
Dans cette interview par Carla Costantini pour Élucid, il met en lumière la perversité de notre système mandevillien. 
QUI EST BERNARD DE MANDEVILLE ?
Bernard de Mandeville (1670–1733) était un philosophe et économiste néerlandais, connu pour sa théorie selon laquelle les vices individuels mènent à des bienfaits sociaux et économiques.
Sa philosophie est résumée principalement dans son ouvrage le plus célèbre, La Fable des Abeilles (1714).
Ses idées ont eu une influence majeure sur la pensée économique des sociétés modernes.
MANDEVILLE, PIONNIER DE LA PENSEE NEOLIBERALE CONTEMPORAINE :
Dans sa Fable des Abeilles, contrairement à La Fontaine qui concluait toujours pas des principes moraux fondamentaux, Mandeville propose une morale amorale: « Les vices privés font la prospérité publique ».
Il prend à contre pied la pensée de l’époque qui affirmait que pour que le tout social soit vertueux, il fallait que toutes les parties le soient aussi.
Mandeville propose le contraire : c’est avec des parties vicieuses que l’on pourra avoir un tout vertueux !

Il illustre ce paradoxe avec de nombreux exemples qui montrent que lorsque les gens se laissent aller à leur vice dans la société, ça produit des « poches » d’argent, qui sont ensuite redistribuées dans la société : La recherche du profit personnel amoral stimule l’économie, crée des emplois et favorise l’innovation. Ainsi par exemple, un juge pourri, va selon Mandeville, accumuler des fortunes énormes grâce à la corruption, et va pouvoir se construire un beau château, et donc faire travailler des artisans, architectes, etc. Ce qui profitera à toute la société au final !

C’est cette équation tout à fait scandaleuse « Les vices privés = prospérité publique » que Mandeville parvient à faire admettre dans son époque, et qui survit toujours en 2024 comme on le constate massivement dans la société.
Il faut confier les rênes de la société aux pires des hommes nous dit Mandeville (les plus égoïstes, immoraux, ambitieux, cyniques), car eux n’hésiteront jamais et feront tout ce qui leur est possible de faire pour s’enrichir.
Mandeville réussit ainsi à faire admettre un renversement philosophique des valeurs morales communément admises jusqu’à son époque.
C’est ce renversement des valeurs que le philosophe Dany-Robert DUFOUR prend comme point de départ pour le fondement du libéralisme, qui deviendra ensuite le néo-libéralisme.
DÉCRYPTAGE DE LA THÉORIE DE MANDEVILLE:
Mandeville explique que pour faire passer sa théorie scandaleuse, il faut un système politique très efficace capable de faire accepter ce qui est inacceptable.
Pour cela Mandeville propose une « politique de la flatterie »:
1- Dire aux gens qu il faut modérer ses exigences et leur demander d’être vertueux,
2- Pour modérer les gens, la société doit leur donner une rétribution en compensation,
3- Mandeville constate que la société n’aura jamais assez d’argent pour payer tout le monde !
4- Et donc il faut que la société paye ces gens avec une monnaie qui ne coûte rien : la flatterie ! Dire aux gens qu ils sont formidablement vertueux, bons, etc.
5- Mandeville affirme que sa « méthode » produira trois classes :
  • Une classe qui ne croit pas du tout à ces vertus : les voleurs, les truands, mendiants, prostituées, etc. Cette classe, marginale en nombre, ne respectera pas la recommandation de Mandeville d’être vertueux (CF 1).
  • Une classe qui va croire à ces flatteries. Elle se croira vertueuse et va se modérer par elle-même. Cette classe, la plus nombreuse de loin, respectera  la recommandation de Mandeville. Pour Mandeville cette classe numéro 2 n’existe que pour le profit de la troisième classe.
  • Une troisième classe qui aura deux aspects : 1- elle affirmera qu’elle est vertueuse, mais 2- en sous main elle sera aussi vicieuse que la classe 1, et va chercher à profiter de la classe vertueuse numéro 2 qui crée la richesse sociale par son travail (et qui ne cherche pas à se rebeller puisqu’elle croit aux flatteries).
Pour Mandeville, seuls les pires des hommes sont capables d’être assez cyniques pour faire partie de la classe numéro 3.
Ils chercheront à s’enrichir par tous les moyens possibles, par le vice si nécessaire, et en écrasant tous les autres s’il le faut.
Et cela bénéficiera à toute la société, car leurs richesses accumulées par le vice et en écrasant les autres, seront ensuite redistribuées dans toute la société « vertueuse » (exemple du juge ci dessus) !
C ‘est la première théorie du ruissellement, qui est toujours en vigueur aujourd’hui !
Quand par exemple Macron supprime l’impôt sur la fortune en invoquant le bénéfice du « ruissellement », le fondement idéologique qui justifie cette politique tire son origine directement dans la théorie de Mandeville.
Mandeville a été extrêmement célèbre dans son temps. Marx le site et l’utilise favorablement. Voltaire en parle, etc.
Il a eut une influence décisive dans la pensée économique moderne qui dure encore aujourd’hui.
RÔLE D’ADAM SMITH DANS LA DIFFUSION DES IDÉES DE MANDEVILLE :
Le plus célèbre disciple de Mandeville fut Adam Smith, fondateur de la pensée économique moderne.
Mandeville était un fondateur : tout est dit dans sa théorie initiale sans détour, y compris ce qu’il ne faut pas dire !
C’était tellement scandaleux à l’époque, qu’il a fallu « blanchir » ses idées. C’est ce qu’a parfaitement réalisé Adam Smith.
Adam Smith a repris tous les grands thèmes de Mandeville mais au lieu de parler du « vice » moralement inacceptable, il parle de « self love »/ »amour de soi ».
Les principes complètement pernicieux de Mandeville transformé en « self love » acquièrent une respectabilité sociale et théorique dans la théorie de Smith.
Ainsi avec Adam Smith l’équation « Les vices privés = prospérité publique », devient : « L’amour de soi/a recherche de son intérêt personnel = prospérité publique ».
Selon Adam Smith, la poursuite de l’intérêt personnel est seule capable de bénéficier à la société dans son ensemble. Variante présentable des idées de Mandeville, mais le fond est le même.
Toutes les théories économiques sur lesquelles nous fonctionnons encore sont nées sur ce « refoulement » des termes initiaux licencieux de Mandeville.
REMISE A L’HONNEUR DE MANDEVILLE PAR FRIEDRICH HAYEK AU XXE SIÈCLE :
Le célèbre économiste Hayek utilise Mandeville pour revitaliser le capitalisme en perte de vitesse après 1945.
Le but de Hayek était de refonder le libéralisme sur des principes radicaux qu’il est allé chercher chez Mandeville (qui depuis Smith avait été « oublié »/ »blanchi » car trop licencieux…).
Hayek fera de nombreuses conférences où il présentera Mandeville comme le « master mind », littéralement le maître à penser de cette nouvelle école économique que sera le néo-libéralisme.
Armé des idées de Mandeville, Hayek fonde la société du Mont Pèlerin en Suisse en 1947, avec 30 autres économistes. 8 deviendront des prix Nobel d’économie par la suite.
Avec la naissance de la théorie néo-libérale apparaîtra la théorie du ruissellement (trickle-down theory), très directement inspirée de Mandeville.
Hayek aura une influence importante dans la naissance de l’école de Chicago avec Milton Friedman par exemple, dont Pinochet expérimentera les théories au Chili après le coup d’État.
Puis Margaret Thatcher en 1979 et Ronald Reagan après 1980 les mettront en œuvre leurs politiques néolibérales sur le retour d’expérience chilien.
En 2024, ces théories sont toujours en vigueur, renforcées avec la systématisation du rôle de l’État qui est mis au service de de la poursuite du projet mandevillien…
Ainsi par exemple  en 2024, les cadeaux fiscaux scandaleux offerts aux ultra riches et leurs grandes entreprises, ne s’expliquent que par la pensée mandevillienne: cynisme, écrasement des autres à tout prix, immoralisme, corruption généralisée des pires salauds propulsés au sommet de la société, sont justifiés et acceptés par la société « vertueuse » (groupe mandevillien numéro 2) qui en attend un hypothétiques « ruissellement » ultérieur bénéfique pour la société…
CONCLUSION : BERNARD DE MANDEVILLE ET JEAN-BAPTISTE SAY OU LES ORIGINES DE L’IMPASSE DES PARADIGMES DE L’ÉCONOMIE CAPITALISTE
« Les vices privés font la prospérité publique »
Avec Mandeville (1670 -1733) nous avons l’explication intellectuelle de l’immoralisme dans les sciences économiques et politiques depuis l’origine.
Cet immoralisme recherché et voulu, qui est constitutif de « l’ADN » de la pensée économique moderne, est ce qui empêche toute autocritique rationnelle et moralement vertueuse. Comment réfléchir vertueusement quand le vice est la valeur commune ?
« Les richesses naturelles sont inépuisables,(…) elles ne sont pas l’objet des sciences économiques. »
Avec l’économiste lyonnais Jean-Baptiste Say (1767-1832), nous assistons à l’origine de la plus grave erreur paradigmatique des sciences économiques modernes : l’ignorance des lois physiques fondamentales de la thermodynamique et de l’entropie.
Georgescu-Roegen (1906-1994) et Le Rapport Meadows (1972), ont pointé cette erreur et l’ont corrigé en réaffirmant que  l’exploitation des richesses naturelles, qui sont épuisables et non gratuites, engendre un coût majeur en termes de pollution, de dégradation irréversible des écosystèmes, des cultures humaines, etc.
Les richesses naturelles auraient dû être, dès l’origine, intégrées aux sciences économiques.
Une croissance infinie dans un monde fini constitue une absurdité tant logique que scientifique.
Dès lors, pour sortir de l’impasse civilisationnelle actuelle ne faudrai t il pas  repenser les sciences économiques en inversant ces deux propositions conceptuellement fausses dès l’origine :
Les vertus privées font la prospérité publique !
Les richesses naturelles sont « épuisables » et doivent faire l’objet des sciences économiques !
Le Rétif

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